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La place des fantômes

24 août 2026 par
BROYART benoit
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Je suis tenté d'écrire plus les années passent et plus ils sont nombreux mais en réalité, ce n'est pas le phénomène que j'observe, car ce sont souvent les mêmes fantômes qui viennent me rendre visite. En revanche, je les sens de plus en plus présent dans cette mémoire qui se réagence en permanence, ce qui paraît presque paradoxal ; avec le temps, j'aurais pu penser que leurs corps, affaiblis, auraient eu tendance à s'effacer plutôt. Mais il n'en est rien. Ils sont là.

Robert Wyatt, que je place très haut quand je fais un point rapide sur mes préférences musicales, tant j'ai été sidéré lorsque j'ai découvert son Rock Bottom, album dont je ne suis toujours pas revenu d'ailleurs, a écrit quelques lignes sur sa perception du passé que je trouve très éclairantes :  « Ce qui change sans cesse pour moi c'est le passé. Il y a une infinité de façons de le vivre. Ça bouge tout le temps. C'est pourquoi il n'existe aucun endroit stable d'où je puisse regarder l'avenir. »

C'est vrai, on croit pouvoir s'appuyer sur son passé mais dès qu'on y pose le pied, tout se met à trembler et certaines planches cèdent sous notre poids. Il suffit d'explorer le même souvenir à quelques mois d'intervalle pour s'apercevoir que des pièces du puzzle ont bougé, c'est indéniable. Accepter cela donc, la fragilité du passé, et la présence accrue des fantômes qui profitent de tous les interstices pour se faufiler, revenir vers nous. Voilà le sens du texte que j'ai achevé un peu avant le début de l'été et que j'ai déjà évoqué sur ce blog, dans un billet daté de décembre dernier, Dans mon souvenir.

Ce texte s'intitule La compagnie des fantômes. Une évidence presque puisque c'est la question qui occupe tout l'espace dans ce travail. Il est en lecture pour le moment dans plusieurs maisons d'édition. J'espère avoir de bonnes nouvelles bientôt. Je l'ai longtemps gardé en moi, j'en ai souvent cherché la forme, et s'il se rattache, je crois, au genre de l'autofiction, j'espère qu'il déborde du genre. C'est ce qui me touche aussi en tant que lecteur, en littérature, les textes qui inventent leur genre à mesure qu'ils avancent, qui empruntent à plusieurs sans jamais faire de choix. Si La compagnie des fantômes pouvaient être de ceux-là... Je repense par exemple aux récits courts publiés par Louis Calaferte à partir de la fin des années 60, au magnifique Portrait de l'enfant, indisponible aujourd'hui, ou à L'incarnation. Parvenir à se raconter par fragments, ces derniers une fois agencés formant une mosaïque puissante, pleine de sensible, où l'on devient méconnaissable.

En termes de fantômes, la littérature n'est jamais en reste, mais les spectres qui me touchent le plus sont de loin ceux que l'on croise dans le réalisme plus que dans le fantastique. L'univers de l'autrice argentine Mariana Enriquez, que j'ai découvert récemment, est de ce point de vue fascinant. Je vous invite à lire, si vous ne les connaissez pas déjà, ses magnifiques recueils de nouvelles publiés en français aux éditions du Sous-Sol : Ce que nous avons perdu dans le feu ou Un lieu ensoleillé pour personnes sombres. Dans les histoires de Mariana Enriquez, morts et vivants évoluent dans un même univers. Il s'en dégage une vérité troublante.

La place des fantômes en nous est immense. Nos morts, forcément, mais une multitude d'êtres fantasmés également, des rencontres qui n'ont jamais eu lieu, des corps souvenirs aussi qui viennent nous rendre visite, la nuit bien entendu, quand notre cerveau procède à son grand désherbage, et le jour tout autant. Faire avec, vivre avec parce que nous n'avons pas le choix, parce qu'il est impossible de les faire taire.

Les trois paragraphes suivants sont un extrait de La compagnie des fantômes. J'espère que vous les apprécierez.

"... Quand j’ouvris la porte, je les vis tous les deux assis, l’un à côté de l’autre, devant une petite table ronde. Ils me faisaient face et semblaient m’attendre depuis un moment déjà. Enfant, accepter leur séparation m’avait obligé à reléguer tout notre passé commun à la poubelle. Vous n’êtes plus ensemble, je l’accepte, mais cela signifie que vous n’avez jamais été ensemble. Je raye et j’occulte. C’est terminé. Je n’avais jamais plus supporté de les voir réunis. J’ai retrouvé récemment une enveloppe dans laquelle j’avais placé une photo de mes parents, juste après leur séparation. Ils sont attablés et se tiennent par le cou. Sur l’enveloppe, on peut lire, c’est écrit d’une écriture maladroite, à n’ouvrir qu’après ma mort. La même écriture qui, quelques années auparavant, ornait les enveloppes que je décorais pour la fête des mères.

Le café fumait dans leurs tasses et l’odeur emplissait l’unique pièce de ce cabanon typique du Sud-Est de la France, qui n’était pas à sa place, planté en plein milieu de la Bretagne. Je ne sais pas ce qu’ils attendaient que je fasse mais leur sourire était franc. Je vis mon père tourner longtemps une petite cuillère dans sa tasse sans qu’aucun bruit ne me parvienne. Il avait l’air gêné maintenant, les yeux rivés sur son café, comme s’il cherchait son souffle ou au moins de quelle manière il allait m’aborder. J’étais toujours bloqué dans le silence et je ne suis pas doué pour lire sur les lèvres.

Ils avaient l’air content de me voir, heureux que je sois venu jusque-là. J’avais répondu à leur invitation. Je me suis senti rapidement mal à l’aise. Ils me parlaient et je ne les entendais pas. Quelle était la nature de leur message ? Je n’avais pas envie de m’asseoir à leurs côtés, de les rejoindre. J’avais peur, je crois, qu’ils me serrent contre eux, alors que j’en avais rêvé une bonne partie de mon enfance sans que jamais ils ne le fassent. Je suis comme tout le monde, les fantômes me font peur. J’avoue que les revoir ensemble m’a fait plaisir, cette fois. Aurais-je dû m’approcher pour les embrasser ? Qu’aurais-je trouvé en posant mes lèvres sur leurs joues ? Quelle chaleur ? De toute façon, c’était au-dessus de mes forces. Je leur adressai un petit signe de la main auquel ils répondirent en me lançant un sourire à leur tour, puis je quittai les lieux, prenant soin de refermer la porte derrière moi."

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