Un moment que ce chantier a commencé. J'ai presque l'impression que l'intention a toujours été en moi, enfin qu'elle m'a visité de nombreuses fois avant que je décide d'ouvrir cette boîte-là, de la rouvrir plutôt, puisqu'une partie de la matière première est toujours la même. Sauf que l'intention, dorénavant, est bien de transformer cette matière première en littérature.
Je m'aperçois que les premières lignes de ce projet ont été écrites peu après la découverte de Triste tigre de Neige Sinno. Un moment que je n'avais pas mesuré avec cette force que le champ de la littérature était si infiniment large. Un moment que je tournais autour, au moins vingt ans je pense. Il me manquait une forme. J'ai repensé aux textes courts que j'avais aimés, parce qu'on pouvait les penser comme les fragments d'un ensemble, notamment ceux de Pierre Autin-Grenier et de sa trilogie sobrement intitulée Une Histoire (Je ne suis pas un héros, Toute une vie bien ratée et L'éternité est inutile) et ceux de Louis Calaferte, celui du Portrait de l'enfant, de Souvenirs dans un parc, de l'Incarnation, pas celui de La mécanique des femmes. Pourquoi des fragments ? Parce qu'en tant que lecteurice, il est toujours intéressant de voir ce que l'on peut construire aussi dans les espaces qui les séparent, ce qui nous permet de les penser bientôt nôtres, soudain plus intimes, parce que l'auteurice nous laisse suffisamment de place.
Dans un entretien accordé à la Grande librairie en 2024, Édouard Louis déclare : « La littérature autobiographique est l’art des survivants. » L'autofiction l'est peut-être encore davantage. Et c'est pour cette raison que j'en prends le chemin. Dans mon souvenir développe une série de textes courts avec une thématique commune à la lisière du fantastique, d'un décrochage léger avec la réalité, autour de la mort, du rêve et des circonvolutions de la mémoire. Quand j'évoque le fantastique, je pense entre autres à l’œuvre de nouvelliste de George-Olivier Châteaureynaud ou à celle de Murakami Haruki. On se tient à la lisière de la réalité mais c'est surtout une question de perception. Là, ce serait comme enfermer mes souvenirs dans une fiction pour les rendre méconnaissables.
Un texte entraîne l'autre. J'en ai plus d'une quinzaine pour le moment, sur un total de trente. J'aime l'idée que la forme s'invente à mesure. Quand je pourrai enfin relire ce texte d'un bout à l'autre, dans quelques mois je l'espère, il sera loin d'être achevé encore, en tout cas il formera un ensemble qu'il conviendra de retravailler patiemment.
En attendant, je vous propose ici les quelques lignes que j'ai décidé pour le moment de placer en ouverture. Et je profite de ce billet pour vous souhaiter de belles fêtes de fin d'année.
Quelle boue à l’intérieur
se déverse
Quelle feuille
craque ici
Combien de fois
revenir
Et pourquoi
toujours immobile
dans cette enfance
Noyé debout
Comment ça a creusé
lentement par galeries
sans bruit
des années durant
sans que rien ne paraisse
ou une légère fente
derrière l’œil
Et là tout sombre
D’où je parle
je sais
Toujours cette voix
petite
étranglée de colère
insuffisante
qui s’éloigne
sursaute
pleut si fort
Quand enfin
ça se taira
C’est que tu tiendras
sa main petite
serrée
pour le consoler
Et ce sera surtout
aussi longtemps
qu’il en aura besoin
Y-a-t-il eu
au moins une seule fois
l’intention de casser
quelque chose
ou quelqu’un
de te casser
de casser en toi
Jamais et pourtant
tout ce mal