Se rendre au contenu

De nouveau, Dominique Fabre

27 février 2026 par
BROYART benoit

Il est des auteurs qu'on fréquente un temps, parfois long, et puis sans que cela n'enlève rien à tout ce qu'ils ont laissé en nous, qu'on délaisse un temps, trop long parfois. Au détour d'une nouvelle publication, on repique au truc et c'est enfin le temps des retrouvailles. Cela résume assez bien la relation que j'entretiens avec l’œuvre infiniment touchante de Dominique Fabre, depuis la parution de Fantômes en 2001. Dans la foulée, j'avais lu Ma vie d'Edgar, repris très récemment en poche par les éditions Quidam, et j'étais allé rencontrer Dominique Fabre, cet homme charmant, afin de réaliser un entretien pour le Matricule des anges dans lequel je publiais des articles à l'époque. Cette expression "à l'époque", je l'emploie de plus en plus souvent. Aïe, elle marque quelque chose que je n'assume pas, le fait d'être là depuis longtemps, belle lurette donc (pour paraphraser André Hardellet qu'il faudra sans doute évoquer ici un jour ou l'autre, sans oublier Henri Calet, puisque c'est le titre d'un de ces livres les plus connus), de ne pas être né de la dernière pluie. Bref. Je viens de lire deux livres de Dominique Fabre, les deux derniers parus. Et s'ils sont de natures différentes, on y entend la même voix, simple, nostalgique et attendrie, si juste quand il s'agit de capter le petit détail qui bouleverse.

La jeunesse est un cœur qui bat est le récit de toute une vie d'enseignement. Dominique Fabre y peint avec beaucoup de justesse les collèges et les lycées dans lesquels il a été professeur d'anglais. L'ensemble du texte paraît surgir dans un ordre presque aléatoire et c'est ce qui en fait son charme, son authenticité. Portraits d'adolescents, de collègues, d'établissements. Des gens et des lieux. Tout s'enchaîne dans ce texte en liberté et on y navigue avec beaucoup de plaisir. Dominique Fabre pose un regard juste et tendre sur ses élèves, il décrit aussi les dérives d'une institution qui a des difficultés à se remettre en question ou évoque les rendez-vous manqués avec certaines familles avec un humour un brin désespéré : "Et puis toutes les familles qui ne viennent pas. Celle qu'on attend toujours. On aurait vraiment besoin de les voir, de les aider si on savait. Comme la plupart de mes collègues, j'aurai passé pas mal de temps à poireauter pour rien. Ils devraient inventer une taxe parents d'élèves pour augmenter les salaires..."

Gare Saint-Lazare est sorti en 2023. J'y viens seulement maintenant. En observant un lieu qu'il a souvent parcouru enfant, la gare Saint-Lazare, un homme se remémore certains épisodes de son enfance. Le quartier a changé, bien sûr, "Ils ont fermé la pharmacie Bailly, celle qui fait l'angle en bas de la rue de Rome, près de la gare Saint-Lazare. Je me suis rapproché comme un ahuri, j'ai regardé autour de moi, elle avait disparu. Ah oui, mais non, là-bas ! En fait ils l'ont seulement changée d'endroit..."

Chaque chapitre ou presque s'ouvre par une forme de renoncement, quelques phrases pour dire aussi que ce passé révolu flotte toujours dans l'air, malgré tout : "Je ne verrai plus jamais l'enfant qui s'est pris une grande baffe près du Photomaton du hall des arrivées."

La nostalgie est l'un des moteurs de l’œuvre de Dominique Fabre. Elle est partout ici. Et partout, dans ce livre, il y a aussi l'ombre de la mère de cet homme, ce qu'elle ne lui a pas donné enfant, ce qu'il aurait aimé recevoir. "J'avais une tâche pour la vie, qui en un sens résumait toutes les autres, me faire aimer de toi."

Très heureux d'avoir retrouvé la petite musique si particulière de la voix de Dominique Fabre, ces merveilleux moments, ces tendresses, ces regards qui se logent dans les petits gestes, les regards fugaces, les rencontres qu'elles aient été réelles ou fantasmées.

Fantômes, Paris, Le Serpent à plumes, 2001.

Ma vie d'Edgar [1998], Meudon, Quidam éditeur, coll. « Les Nomades », 2026.

La jeunesse est un coeur qui bat, Paris, Arléa, coll. « La Rencontre », 2026.

Gare Saint-Lazare, Paris, Fayard, 2023.