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Thierry Metz, l'homme qui penchait

22 janvier 2026 par
BROYART benoit

Je suis entré dans l’œuvre de Thierry Metz comme beaucoup, par le Journal d'un manœuvre, qui a rencontré un beau succès en librairie, lors de sa parution en 1990. Texte singulier, fragmentaire, assez proche dans l'intention du livre À la ligne de Joseph Pontus, avec cette même volonté de transmettre la réalité du travail, son âpreté. On y trouve notamment des portraits saisissants. "Sous l'étoffe trop simple et qu'il veut trop gaie, Bernard cache une colère. Il la joue dans un rire qu'on dirait suspendu, comme à une branche, mais d'où s'échappent des frelons quand on l'enfume."

Sa poésie proprement dite, j'y suis entré bien plus récemment, quand j'ai découvert L'homme qui penche, durant l'écriture de Le monde est psy ! Dans ce livre paru peu avant son suicide, survenu en 1997, Thierry Metz tient un carnet et y relate ces deux périodes d'hospitalisation volontaire, son combat contre la maladie alcoolique. "C'est l'alcool. Je suis là pour me sevrer, redevenir un homme d'eau et de thé... Je dois tuer quelqu'un en moi même si je ne sais pas trop comment m'y prendre." À la différence d'Antonin Artaud, par exemple, qui très tôt a mis en avant son "incapacité à être", Thierry Metz lutte en permanence pour être, respirer, sans jamais baisser la garde. 

Les 90 textes brefs de L'homme qui penche sont bouleversants. Économie de mots, absence d'effets de style, vocabulaire choisi et restreint. Simplicité et dépouillement. Et aussi, ce n'est pas le plus fréquent en poésie, cette attention rare portée à l'autre, cette tentative pour saisir les souffrances qui errent dans les couloirs de l'hôpital, la singularité de chacune de ces souffrances. L'homme qui penche est un livre profondément sympathique. "Denis est mince mais il mange sans arrêt. De tout. Surtout des biscuits. C'est comme si, parfois, il nourrissait quelqu'un d'autre. Comme si sa faim était la faim d'un autre, comme la recherche d'un autre."

Fin 2025, Gallimard a eu la bonne idée de proposer un volume regroupant 6 recueils de poèmes de Thierry Metz dans la mythique collection Poésie, cela pour donner plus de corps à une voix forcément éparpillée chez plusieurs éditeurs qui avaient eu l'audace, il y a quelques années, d'accueillir en premier les textes du poète. Qu'ils en soient remerciés. Rassemblés par Isabelle Lévesque qui signe une belle préface, comprenant une partie d'inédits, on y trouve Les Lettres à la Bien-Aimée, qui avaient suivi la publication du Journal du manœuvre, dans la magnifique collection l'Arpenteur, ouverte à de nombreuses singularités, développée chez l'éditeur à l'époque par Gérard Bourgadier, qui y a publié Louis Calaferte, André Hardellet, Pierre Autin-Grenier et les premiers livres de Sylvie Gracia.

Il y a une grande cohérence dans l'ensemble proposé. L’œuvre de Thierry Metz est économe dans ses thématiques et se joue de nombreux paradoxes. Fortement ancrée dans la terre, le palpable, le visible, le matériel, elle est aussi à la recherche d'une forme de transcendance, de spiritualité. Elle dit très souvent la douleur. Toujours la même. Thierry Metz a perdu un de ses fils, renversé par une voiture alors qu'il avait 8 ans, juste devant la maison. Et partout, dans chaque recoin des textes, il y a Françoise, la femme aimée avec laquelle il partage ce drame. "N'être pas sans ce que tu fais./Me plonger où tu es./Entrer en toi par tes gestes. Par ceux qui désignent la lune." Le poète avance sans une once de lyrisme. Sa langue laisse de l'espace, de la place au silence, toujours. C'est là qu'en temps que lecteurice, on arrive à se tapir, à faire corps avec elle. "Derrière le mur/que je blanchis/tout un village/je reprends/sans y penser/ta main/j'y vis/comme à l'intérieur."

Indispensable.

Vous pouvez entendre quelques textes tirés de ce recueil dans l'excellente émission Le Book Club sur France Culture. Par ici.

Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2025.

L’homme qui penche [1997], Nice, Éditions Unes, 2017.

Le journal d’un manœuvre [1990], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2020.