Deux fois au moins, cela m'a mis en colère. Je me souviens d'un entretien avec Charles Aznavour diffusé sur France Culture... Le chanteur expliquait qu'il avait une facilité pour écrire des chansons, que cela lui avait permis de gagner de l'argent. Plus grave la deuxième fois. Impossible de me souvenir des mots exacts employés par William Sheller dans son autobiographie (William, Éditions des Équateurs, 2021) mais il expliquait qu'il avait composé des chansons un peu en dilettante, presque par-dessus la jambe. Oui mais Maman est folle ou Nicolas, qu'est-ce qu'on en fait alors ? Et Un homme heureux ? Colère noire de ma part... et je n'ai pas fini son livre.
Comme d'autres artistes, William Sheller m'accompagne depuis l'adolescence. Ses chansons portent une désillusion élégante qui me transperce à chaque fois. Dans ses compositions, je me sens bien. Il y a suffisamment de place entre les mots. Il y a assez d'espace en elles pour que j'y glisse des parties de ma vie. Les chansons fonctionnent comme la poésie, cette littérature ultra-concentrée qui parle au noyau. Je n'ai pas fini de lire le livre de William Sheller mais je me suis réconcilié rapidement avec lui. Comme celleux qui m'accompagnent depuis longtemps, plusieurs dizaines d'années, Sheller fait en effet partie de ma famille. En revanche, j'ai peu d'images de concerts le concernant auxquelles me raccrocher, à part un moment capturé à Poitiers, à la Scène nationale, quand j'y étais ouvreur, durant mes études de lettres. Je m'étais glissé dix minutes dans la salle après m'être assuré que personne n'aurait plus envie de rentrer.
Dans le très beau film que Mathieu Amalric a consacré à Barbara (Barbara, 2017), on voit des images d'archives. Elles se mêlent aux images de fiction dans lesquelles Jeanne Balibar, qui incarne la chanteuse, est sidérante de vérité. Des images d'archives donc... Dans les années 70, après avoir comme chaque fois tout donné sur scène, Barbara ouvre sa loge et prend le temps de recevoir ses fans. Elle a un mot pour chacun.e. Elle enlace une dame venue faire signer une photo, lui dit quelques mots doux. Grande dame et chansons magnifiques. Je me rappelle du 45 tours que ma mère faisait tourner en boucle, quand elle avait le cafard et semblait souhaiter descendre un peu plus bas.
J'ai tant de musique en tête, des images de concerts aussi. Et tout se mêle parce que la mémoire est bien ce drôle de mille-feuille où tout se superpose, comme Marcel Proust tente de le démontrer dans la recherche. Le temps passe en nous et ce qui s'inscrit dans notre cerveau est davantage vertical qu'horizontal. Pas de frise chronologique dans nos têtes. Et surtout, tout se réagence en permanence à l'intérieur du crâne. Je suis tombé récemment sur une interview de Robert Wyatt parue dans Jazz Magazine en 1999. Sur l'instabilité des souvenirs, du passé, ce qu'il déclare est si juste : "Ce qui change sans cesse, pour moi, c'est le passé. ll y a une infinité de façons de le vivre. C'est pourquoi il n'existe aucun endroit stable d'où je puisse regarder l'avenir."
Je me souviens avoir vu Dead Can Dance en concert en 1989 à Reims à la Maison du chemin vert lors de leur Serpent's egg tour. Les deux voix magnifiques, les percussions qui font vibrer la cage thoracique. Je me souviens de Dominique A au Confort moderne à Poitiers. C'étaient dans ses premières scènes. La voix haute, tout en émotion, courbé sur son Casio. (Ce n'est pas par hasard que j'ai placé cette citation du chanteur dans mon roman Dans sa peau, paru en 2008 chez Thierry Magnier : Fais-moi revenir au monde/le toucher sans mettre de gants/même pour sentir qu'il s'effondre/même s'il n'y croit plus comme avant). Des années plus tard, au Canal à Redon. Toujours Dominique A. Nous étions arrivés juste avant le début du concert avec ma compagne. Deux places au premier rang et le chanteur qui joue juste pour nous, une belle partie des chansons qui se sont reliées progressivement à nos vies, au fil des albums.
Il me reste tellement de séquences de concerts en tête d'émotions fortes : le souvenir d'un concert d'Elliott Smith à l'Olympic de Nantes en 2000, silhouette pâle et show en demi-teinte mais si émouvant, la petite silhouette de Björk et la puissance de tous les volcans à la Mutualité à Paris en 1997, l'immense Sonny Rollins à l'Olympia en 1999. De très belles expériences ces dernières années également, ces derniers mois. L'impression d'avoir partagé un moment de grâce à Nantes, en tête à tête ou presque avec Jay Jay Johnson et plus de deux heures de concert à Rennes avec un Michel Jonasz survolté, d'une générosité folle.
La musique me prend souvent comme une mer ! écrivait Charles Baudelaire, même s'il a fallu renoncer aussi parfois. Je fais partie d'une génération qui s'est construite, jeune adulte, en écoutant Noir Désir. J'ai en tête un concert de feu au Cirque de pierre, durant la tournée Tostaky. Depuis plusieurs années déjà, je ne suis plus capable d'entendre la phrase "Il faut savoir séparer l'homme de l'artiste". Enfin bref, j'ai coupé le son pour ne plus entendre la voix de Bertrand Cantat.
La musique partout, en permanence. Et surtout encore, des dizaines de découvertes aussi et de bonheurs de concerts à venir...